Balade d'aujourd'hui, souvenirs d'hier
Ces jours, le printemps est là, insolent.
Cet après-midi je sors péniblement d’une sieste bercée par le flot constant et insipide des commentaires d’une course cycliste. Elle va son scénario écrit, de monts en monts et de crevaisons en chutes collectives. Je débranche mon cerveau, j’attendrai l’enthousiasme des montées mythiques du Tour.
Je me lève : il est temps que je me bouge, que je quitte cette chambre où elle n’est plus. Comme disait avant-hier mon voisin, néo veuf également, en réponse à la question première : « comment allez-vous ? » : « on s’emmerde ».
Lui, comme moi, sommes fait d’un acier forgé, lui avant moi pendant, la dernière guerre. Garçons à l'ancienne, nos peines ne se montrent pas… alors, c’est vrai, que dire d’autre : on s’emmerde...
Je sacrifie à l’habitude quasi quotidienne des après midi : balade en bus, le mien est situé opportunément à 30 mètres, un étage et 15 ou 20 secondes de route de mon lit : l’exacte mesure de mes capacités. Une fois de nouveau assis dans le véhicule, ça devient sans problème et je peux de nouveau profiter de mes paysages.
Les parcours sont le plus souvent les mêmes que ceux que l’on parcourait quasi quotidiennement en vélo, mais chaque fois, on voit quelque chose de nouveau : arbre ou angle de vue. Le printemps est splendide aujourd’hui : les prairies naturelles sont semées de jaune : boutons d’or après les pissenlits. Et la beauté de ces petits espaces, images de cartes postales anciennes, capables de voler aux Suisses leur réclames de chocolat.
Je suis bien, sauf la place vide à côté, évidemment… et le rappel de ces quelques mois où je fus son « aidant » comme ils disent … on me plaignait, imaginant que je me fatiguerai trop, qu’il faudrait un jour me seconder, m’accorder des congés. J’ai failli dire les cons.. mais ça partait d'un bon sentiment
Comme si ces quelques mois à l’issue de nos 21.000 jours et 21.000 nuits passés ensemble ne faisaient pas partie de l'ensemble, du bonheur de notre union. Je pleure maintenant l’absence et la saine fatigue de ces petites tâches.
Ces soins, cette aide aux proches, les plus proches en fait, sont parmi les actes caractéristiques de notre humanité : Une paléontologue voyait dans une fracture remise, l'acte fondateur, la preuve qu’un humain avait soigné et nourri une autre humain, qui, laissé sur place avec sa fracture, n’aurait pas survécu au milieu des fauves. L’acte n’est peut-être même pas propre à l’humanité, on a trouvé la même chose dans le règne animal, mais quand même, le devoir d’assistance aux proches est bien fondateur, tout comme le rite funéraire.
Ah ! celui-ci, difficile à faire comprendre à l’employé de la maison Roblot (les PFG, désolé).
Peu s’en fallu que je ne puisse garder Josette chez elle, peu s’en fallu qu’on ne me la mette au frigo (les loges du funérarium étaient pleines).
Je m’étais un peu fâché, sans éclat, d'une voix douce, mais quand même, je lui ai fait subir une leçon sur l’importance du rite, sa place essentielle dans ce qui fait aussi notre humanité … J’y parvint, mais après que j’eusse fait comprendre que c’était à moi de l'accompagner au bord du Styx, et à moi de poser sur ses paupières les pièces d’or afin de payer Charon, le passeur.
Ce fut fait ainsi, et d’avoir fait ce qu’il fallait parvint à adoucir les premières journées de son absence.
C’est déjà ça, aujourd’hui, je pars sur un de nos itinéraires : le temps, les paysages sont magnifiques.
Je me balade en rêvant et revient en passant devant ce petit bout de prairie qui attend les jeunes bêtes qui s’approchent : le creux du petit ruisseau, les arbres, tremble et aulne je crois.
C’est beau, je prends la photo, c’est une belle journée.